Le 27 mars 2019, Jean-François Roberge a présenté un nouveau projet de Règlement sur l’Enseignement à la maison. Le deuxième en moins d’un an pour la communauté…

Ceux qui me connaissent savent à quel point l’éducation à domicile m’est chère. Bien que mes enfants aillent à l’école, j’ai une affection particulière pour les apprentissages en famille qui selon moi permettent à nos jeunes de vivre des situations d’apprentissage signifiantes et variées et qui est une voie non négligeable à prendre en considération dans un processus de changement du milieu scolaire actuel.

J’en ai parlé à plusieurs moments et je considère toujours que ce que les gens vivent en apprentissage en famille sont certainement une source d’inspiration pour les éducateurs, les enseignants, les intervenants et les leaders du monde l’éducation tant public que privé. Ils ont cette liberté d’inventer l’éducation qui réponde le mieux aux besoins au bien-être de leur enfant afin qu’il se développe à son plein potentiel.

Pour vous situer

En 2017, Sébastien Proulx, ministre de l’Éducation à ce moment, a entamé un long processus de consultation, de concertation et de travaux autour du projet de loi 144, modifiant la Loi sur l’Instruction Publique. Ce dernier a été sanctionné et mis en vigueur le 9 novembre 2017. À cette loi, s’est jumelé le Règlement sur l’enseignement à la maison, effectif depuis le 30 mai 2018, qui fait présente les exigences à rencontrer par les parents éducateurs afin de se prévaloir de leur DROIT d’éduquer leur enfant à la maison.

Pour résumer, les parents qui désirent enseigner à la maison à leur enfant doivent:

  • Aviser le Ministère de l’Éducation;
  • Présenter un projet d’apprentissage;
  • Faire acheminer deux bilans: un de mi-parcours et un de fin d’année;
  • Présenter une évaluation de la PROGRESSION de l’enfant au cours de la mise en oeuvre du projet d’apprentissage à l’aide d’un ou plusieurs de ces modes d’évaluation: via la commission scolaire, un établissement d’enseignement privé, un titulaire d’autorisation d’enseigner, une épreuve imposée par le ministre OU un portfolio.

Les parents ont le choix des méthodes et du programme qu’ils feront vivre à leur enfant en autant qu’ils prévoient au projet d’apprentissage les domaines d’apprentissage suivants:

  • Français
  • Langue seconde
  • Mathématiques
  • Science et technologie
  • Arts
  • Développement personnel
  • Univers social (à partir de 9 ans)

Pour connaître toutes les exigences quant aux différents documents à faire parvenir à la Direction de l’Enseignement à la Maison (DEM), vous référer au Règlement ou à ce guide de l’Association Québécoise de l’Éducation à Domicile qui est très complet. À noter qu’une fois l’avis de scolarisation à domicile est acheminé au DEM, un intervenant est atitré à chaque famille éducatrice et s’assure que chaque enfant reçoit une éducation adéquate de la part de ses parents.

La proposition de Jean-François Roberge

À la lecture de la proposition de Règlement du ministre de l’Éducation actuel, Jean-François Roberge, j’en comprends qu’il désire imposer le Programme de formation de l’école québécoise à tous les parents qui scolarisent leur enfant à la maison:

  • conformément à ce qui est prescrit par le ministère en terme de domaines d’apprentissage OU
  • de suivre le PFEQ et la progression des apprentissages pour les programmes de français, d’anglais, de mathématique, de science et technologie et d’univers social associées au niveau scolaire de l’enfant s’il fréquentait l’école.

À ceci, il ajoute les évaluations ministérielles obligatoires tout au long du parcours d’apprentissage de l’enfant.

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À mon sens avec ce nouveau projet de règlement. M. Roberge vient jeter du revers tous les efforts des gens impliqués lors des consultations et des concertations en lien avec le PL144. Sans même laisser le temps aux gens du DEM de faire état de ce qui a été vécu en cette première année d’implantation, il choisit délibérément de présenter ce qui lui semble bon pour lui, sans n’enclencher aucune consultation.

On repassera pour la promotion du socioconstructivisme et de la mentalité de croissance…

Afin de sensibiliser la population et de dénoncer ce qui se passe actuellement dans le milieu de l’enseignement à la maison, je me suis jointe à mes collègues coauteures de notre livre l’Éducation à domicile au Québec dans la rédaction d’une lettre adressée au Premier Ministre.

Et oui, même si je réside à présent en Ontario, j’ai encore cet attachement pour le bien-être des jeunes francophones du Québec puisque je travaille quotidiennement à changer les choses à ma façon via mes collaborations avec École branchée, Carrefour éducation, Alloprof Parents et tout nouvellement l’association Edteq.

Voici donc la lettre que nous adressons au Ministre Legault afin de faire réévaluer le projet de Règlement proposé par Jean-François Roberge.

Monsieur le Premier Ministre,

Merci de votre attention avec ce titre désarmant… qui est en revanche moins choquant que l’annonce de la modification au Règlement sur l’enseignement à la maison, annoncé précipitamment il y a quelques jours.

Annonce d’autant plus choquante quand on sait que ce Règlement assènera un coup de pied la Déclaration des droits de l’homme en vigueur depuis environ 70 ans sans opposition connue, dont l’article 26 précise que:

“Les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants.”

Et l’article 18.1 de la Convention relatives aux droits de l’enfant, adoptée par l’ONU en 1989, qui stipule encore que la responsabilité d’élever l’enfant et d’assurer son développement incombe au premier chef aux parents.

Et, pour faire taire tout débat non informé sur le sujet, un jugement de la Cour Suprême en 1986 (R. Jones) a encore rappelé que les parents ont le droit de choisir où et comment se fait l’éducation de leurs enfants.

Vous comprendrez donc que la communauté d’éducation à domicile au Québec est sidérée par la récente sortie de presse de M. Roberge.

Le ministre Roberge aurait pu attendre les résultats du règlement actuel, effectif depuis le 1er juillet 2018, avant de sévir. Les familles ont travaillé conjointement avec la Direction de l’enseignement à la maison (DEM) afin de se conformer au règlement actuellement en vigueur, qui inclut l’obligation de remettre un projet d’apprentissage, deux bilans annuels, un état de la situation, de participer à une rencontre avec le Ministère et de soumettre la progression de l’enfant à une évaluation. À cela s’ajoute l’obligation de couvrir les sept matières suivantes : français, mathématique, langue seconde, science et technologie, arts, développement de la personne et univers social. À peine 6 mois après cette mise en oeuvre, votre ministre de l’éducation fait volte-face, et coupe à l’aveuglette dans les droits des enfants en modifiant le nouveau Règlement et en ne respectant pas les recommandation de souplesse de la Protectrice du citoyen. Est-ce bien le mandat que s’est donné votre parti?

On peut légitimement se demander si le bien des apprenants à domicile est au coeur de l’éducation ou s’il n’est pas plutôt une question d’ingérence du ministre Roberge.

Pourquoi une ingérence? Ce que propose le ministre Roberge constitue ni plus ni moins une manière de:

  • changer le règlement de manière irresponsable, sans consulter les principaux intéressés et les spécialistes de la Table de concertation créée à cet effet avec le projet de loi 144. Chacune des parties impliquées ont investi temps, argent et efforts afin de bâtir un règlement acceptable pour tous et respectant les droits de tout un chacun. L’exemple du portfolio est éloquent à cet égard, ainsi que le rapporte le professeur Gérard Scallon : « Pour ce qui est d’apprécier la qualité d’un système éducatif, la limite des tests standardisés a été signalée à maintes reprises dans le cadre du discours sur l’évaluation authentique. […] Du point de vue de l’évaluation en classe, le portfolio ou dossier d’apprentissage est l’outil qui correspond le mieux aux nouvelles conceptions de l’apprentissage et aux approches contemporaines de la pédagogie qui misent sur la participation et sur l’engagement de l’élève dans le suivi de ses apprentissages. » (Gérard Scallon, Département des fondements et pratiques en éducation de l’Université Laval, 2000);
  • modifier un règlement qui a moins d’un an, et dont la portée sur les enfants scolarisés à la maison n’a pas pu être mesurée ni analysée, et ce, tout en alourdissant la tâche des parents-éducateurs, alors que ces derniers ne bénéficient toujours d’aucun soutien financier, contrairement à leurs homologues britanico-colombiens. Rappelons que le Québec est la province au sein de laquelle le gouvernement exige le plus de suivis en matière d’éducation à domicile;
  • mentionner que des demandes d’enseignement sont non conformes alors que le fait ne touche qu’une minorité des demandes, seulement 81 des 5189, soit 1,6 %, (selon Le Devoir). Précisons que le ministère tarde à préciser ses critères de conformité en la matière;
  • jouer avec les mots en laissant croire que ces nouvelles règles pourraient aider des enfants vivant une situation de négligence éducative alors qu’elles ne peuvent rien faire de plus sous le règlement actuel à ce sujet puisque, comme c’est le cas en milieu scolaire, la réussite aux examens ministériels n’est pas obligatoire. D’ailleurs, elle ne se porte en aucun cas garante du droit de scolarisation à la maison, droit énoncé selon la Déclaration universelle des droits de l’homme. Qui plus est, tout cas de négligence observé est nécessairement signalé et traité par la DPJ;
  • supprimer tout droit d’utilisation de pédagogies alternatives aux enfants éduqués à domicile, alors que ces pédagogies permettent d’offrir une éducation souvent plus respectueuse et qu’avec leurs approches personnalisées, elles rejoignent TOUS les enfants laissés de côté par l’école québécoise (enfants qui ont des potentiels, troubles ou diagnostics divers).

Il n’en demeure pas moins que le plus choquant dans ce projet est que d’imposer le suivi de la Progression des apprentissages du programme de formation de l’école québécoise et ses évaluations ministérielles, c’est une attaque directe aux droits à l’éducation appropriée des apprenants à domicile et à la liberté de choix du genre d’éducation désirée par les parents.

C’est d’obliger de reproduire l’école, à la maison, alors que cela ne respecte pas le droit inhérent à la dispense scolaire, droit respecté chez toutes les autres provinces canadiennes ainsi que l’a déclaré la Cour suprême.

Il est plus important que jamais que le règlement respecte les droits des apprenants à domicile.

Parce que nous sommes d’accord sur un point:

 

“Notre survivance comme peuple dépend de notre capacité à valoriser l’éducation.”
– Jean-François Roberge

Nous avons un intérêt commun: que chaque enfant reçoive l’éducation la plus appropriée dans un réel souci de son bien-être et du développement de son plein potentiel, une éducation qui s’attarde aux particularités uniques de chaque enfant.

Quelques faits sur les nouveautés en éducation…

Les recherches du Dr. Peter Gray, professeur et chercheur en psychologie, et auteur de Free to Learn, démontrent que les enfants à travers le monde apprennent mieux par le jeu, une communauté de pairs, et l’accès libre à l’information. Peter Gray souligne que les enfants sont naturellement équipés pour s’éduquer eux-mêmes:

“Les enfants viennent au monde brûlant d’apprendre et génétiquement programmés avec des capacités extraordinaires en matière d’apprentissage. Ils sont de petites machines à apprendre.”

D’ailleurs, les écoles les plus en vues, comme celle appelée Avenues – The World School, tendent vers le modèle de l’apprentissage autonome. On se rend compte que les enfants ont une excellente éducation lorsqu’ils ont un accès libre à l’information, qu’ils sont encouragés à suivre leurs passions, sans horaire fixe, et qu’un parent/éducateur peut venir les voir en tout temps. Quoiqu’on n’ait pas besoin nécessairement d’une école de ce genre: ces dispositions peuvent bien se recréer en famille.

Alors si on suivait ce que ces résultats nous disent, sans équivoque?

Et si nous adoptions, comme société, une ouverture d’esprit sur le sujet, et même la décision d’être à la fine pointe de l’éducation efficiente?

Une vision démocratique de l’éducation, où tous les enfants pourraient suivre la voie qui leur convient vraiment, pour faire fleurir leurs potentiels innés?

La qualité de l’éducation, qu’on choisisse l’école ou une éducation alternative, est une vision qui, au lieu de nous diviser, pourrait nous rallier.

Notre province gagnerait à devenir leader des alternatives éducatives. Et justement permettre, sans limitations, l’éducation à domicile, constitue sûrement la révolution éducative que nous attendons depuis longtemps comme solution aux problématiques vécues dans les écoles actuellement.

Nous pourrions rejoindre les avancées des pays européens nordiques, où l’unité familiale et un milieu d’éducation souple qui respecte l’enfant créent les gens les plus heureux au monde.

Ça nous apporterait un plus grand respect de l’enfance et un meilleur déploiement de son potentiel, ce qui bonifierait la collectivité.

Ça s’inscrirait dans la même veine que la diversité culturelle. Des citoyens provenants de milieux éducatifs riches et diversifiés, ensemble, pour une société plus riche et novatrice.

Ça permettrait probablement de diminuer les méfaits actuels de l’éducation traditionnelle pour certains, comme les échecs scolaires, le malaise généralisé, et les taux de décrochage et suicides sidérants.

Et ça conserve le droit de choix éducatifs respectueux pour TOUS.

Et en fait, voici ce qui semblerait approprié en cette florissante ère éducative du nouveau millénaire.

Nous demandons d’en rester au respect de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Notamment, un suivi facultatif du programme de formation de l’école québécoise et une souplesse des méthodes de suivi auprès de l’État pour les enfants éduqués en famille, tel que présenté dans le règlement actuel.

Car nous sommes face à un tournant décisif pour l’éducation de nos enfants et l’avenir de l’éducation au Québec.

Instaurons une ère éducative respectueuse du droits des enfants à recevoir une éducation adaptée à leurs besoins et aspirations… en gardant à coeur nos précieux enfants qui ont le potentiel d’apporter grandement à notre société par la richesse de leur éducation personnalisée et leurs forces et talents.

Allons, mettons ce règlement au rencart, et passons par-dessus l’écart.

Ça ne sera pas inscrit sur le bulletin, ou le portfolio, de M. Roberge.

Marie-Eve Boudreault
Marie-Noelle Marineau
Julie R-Bordeleau
Julie Roux

Auteures du livre L’éducation à domicile au Québec: tout ce que tu dois savoir sur l’école à la maison, le unschooling, les apprentissages en famille et autres alternatives au milieu scolaire

Pour aller plus loin

Articles publiés récemment en réponse au projet de règelment de Roberge:

L’école à la maison du professeur idéaliste par Vincent Chandler

Démystifier l’école à la maison par Sébastien Lévesque

Enfants éduués à la maison… adultes bien adaptés? par Rachel Bergeron-Arsenault

Mamans Zen

et plus encore sur Cap sur la liberté éducative

Suggestions de lecture « papier!

Marie-Ève Boudreault, Marie-Noëlle Marineau, Julie R-Bordeleau, Julie Roux, L’éducation à domicile au Québec: tout ce que tu dois savoir sur l’école à la maison, le unschooling, les apprentissages en famille et autres alternatives au milieu scolaire (lien affilié)

Thierry Pardo, Une éducation sans école (lien affilié)

Christine Brabant L’école à la maison au Québec(lien affilié)

Peter Gray, Free to Learn (lien affilié)

Pour suivre l’organisation impliquée Mois de Sensibilisation aux Apprentissages En Famille et ses actions quotidiennes:

http://msaef.com

À propos de l'auteur

Julie R-Bordeleau

Apprenante à vie, je suis une ex-enseignante, maman à la maison de 4 garçons et pigiste en éducation. Ma passion: apprendre de tout, de toutes les façons que ce soit individuellement ou en famille!

Via Apprendre, j'aide les enseignants et les éducateurs à découvrir les milles et une façons et ressources qui favorisent les apprentissages.

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